Histoire de transition
Il est 1h30 du matin, au comptoir du bateau. Je regarde des gens bourrés chanter du Balavoine. Et je me dis : qu'est-ce que je fous là ?
Épisode du podcast Quitopia Stories · à venir prochainement
Noé a grandi à Cergy, bercé tôt par les voyages que ses parents lui offraient : Canada, Floride, Madère, la Réunion. Au bac, il annonce qu’il veut tout plaquer pour faire le tour du monde. Sa mère tranche : « tant que tu n’as pas fait d’études, tu ne fais rien. » Il part en STAPS, un peu par défaut, lui qui a toujours navigué autour de la moyenne. Il rate sa deuxième année à 9,99, bosse comme serveur sur un bateau-événementiel parisien, monte un dossier de bourse, et à 21 ans part seul deux mois et demi au Népal. Le tremblement de terre de 2015 le rapatrie. Premier vrai départ, première leçon.
Il reprend, décroche une alternance chez Polar, enchaîne sur un master. En février de son M1, il part en expédition dans le cercle polaire finlandais : deux semaines en autonomie, ski de rando, cabanes en bois tous les quinze kilomètres. Un soir, devant un nuage iridescent qui ouvre le ciel comme une porte, un constat le saisit : « pourquoi on s’arrêterait à un métier ? » De retour, il va voir le directeur de Polar et lâche tout. Suivent les années de voyage (Australie, Nouvelle-Zélande, les Philippines), les retrouvailles avec une bande de potes partis chacun de leur côté, et Amélie. Ils préparent l’Amérique du Sud quand le Covid annule tout, deux semaines avant le départ. Amélie est enceinte. Le projet de vie bascule.
Pendant le confinement naît une autre idée, avec la bande : monter un écovillage en France. Ils trouvent un terrain, l’achètent à plusieurs, le dossier est ficelé, les banques suivent. Il manque une pièce : le PLU. Et là, ça bloque. Un an, « ce sera l’année prochaine ». Puis encore. Cinq ans plus tard, le terrain est toujours là, le projet en suspens. La leçon que Noé en tire est lucide : on ne fait pas toujours comme on veut, parfois on est bloqué, et il faut savoir rebondir.
Entre-temps, il reprend la direction d’exploitation du bateau où il avait servi : 45 extras à gérer, des événements jusqu’à 400 personnes, des semaines à plus de 70 heures, parfois 26 heures d’affilée. Avec deux enfants à la maison, la pression déborde des deux côtés. L’élément déclencheur tient en une scène : un mardi, 1h30 du matin, au comptoir du bateau, à regarder une foule de séminaire alcoolisée chanter du Balavoine. « Qu’est-ce que je fous là ? » La décision est immédiate, mais propre : six mois de préavis, une belle lettre à deux patrons qui lui avaient fait confiance, et le temps de boucler l’achat d’une maison en Corrèze.
La suite ne se passe pas comme prévu : le projet de cabanes ne se fera pas non plus. Alors avec son associé, ils se donnent une semaine pour trouver une idée, chacun envoyant les siennes à l’autre pour les laisser mûrir. Aucune des idées de la semaine ne tient. Celle qui sort du lot (devenir pilote de montgolfière) s’effondre après deux heures de lucidité. Reste la bonne : un gros fumoir américain, de la viande corrézienne, des marchés et des événements traiteurs. Ce sera Cobrèze. Cinq mois plus tard, l’entreprise voit le jour ; aujourd’hui, deuxième année, l’agenda est quasiment complet. Pas un projet « utopique » pour autant : il y a toujours du bon et du moins bon, les week-ends travaillés, les charges à porter. Mais entre deux potes, ça tourne, et les gens reviennent.